Union populaire : élargir le chemin ?

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par AdminRuffin

La gauche est debout. Voilà la gloire de Jean-Luc Mélenchon, voilà la trace qu’il laissera : l’histoire continue, le fil n’est pas rompu. Mais comme il le disait dimanche : nous n’avons pas gagné, la pierre est retombée en bas du ravin, il faut désormais la remonter. En nous demandant comment, une prochaine fois, comment la mener au sommet.

La gauche est debout. Voilà la gloire de Jean-Luc Mélenchon, voilà la trace qu’il laissera : l’histoire continue, le fil n’est pas rompu. Sans lui, sans nous, après les années Hollande, après sa créature Macron, la gauche pourrait être liquidée, enterrée. Elle ne l’est pas, loin de là. Elle ne l’est pas parce que, par trois fois, 2012, 2017, 2022, il a ramassé le drapeau en guenilles, et nous avec lui, nous derrière lui, par dizaines de milliers dans les marches, par millions avec un bulletin à son nom dans les urnes. Nous sommes vivants, ouf !

C’est un soulagement. Et même, mieux : la gauche a retrouvé droit de cité dans les cités, mobilisant comme jamais. Les jeunes, des jeunes éveillés, réveillés, se sont tournés vers l’Union populaire. C’est une fierté, un immense travail accompli, avec vous qui avez tracté, collé, et surtout, surtout, causé, causé pour convaincre. C’est notre œuvre commune.

Mais comme le disait Jean-Luc dimanche : nous n’avons pas gagné, la pierre est retombée en bas du ravin, et il faut désormais la remonter, en nous demandant comment, une prochaine fois, comment la mener au sommet. Quelle est la suite du chemin pour gagner demain, pour crever notre plafond de verre, pour devenir majoritaires. Et les résultats du week-end indiquent une voie claire : la France périphérique, la France des ronds-points et des Gilets jaunes, pour l’instant, ne vient pas à nous.

Un peuple fracturé

« Amiens, la ville natale du président, a placé Jean-Luc Mélenchon en tête avec 31,45% des voix. Dans ce bastion du député La France insoumise François Ruffin, Emmanuel Macron remporte 29,65% des voix. » BFM titre ça, et tous les médias pareils, à peu près. Je pourrais m’en flatter, mais je connais la vérité – qui me paraît empreinte de gravité.

Le candidat LFI arrive en tête, notamment, et largement, dans les bureaux d’Amiens-Nord. En revanche, dans les campagnes, et les campagnes ouvrières, c’est la cata : à Flixecourt, par exemple, au centre de ma circonscription, au cœur de mon film Merci patron !, à Flixecourt, Marine Le Pen dépasse les 44%, et gagne 3 points comparé à 2017. Jean-Luc Mélenchon, lui, atteint les 15%, et en perd plus de 7.

C’est un cas chimiquement pur, je crains : les métropoles votent plutôt pour nous, et surtout les quartiers populaires de ces métropoles. Mais dans les bourgs, dans les périphéries populaires, nous sommes loin, loin derrière.

Un coup d’œil à une carte du pays suffit : pour LFI, une zone rouge autour de Paris, et les territoires d’Outre-Mer. Le bleu foncé de Le Pen sur tout le nord, le Pas-de-Calais, la Picardie, la Champagne, la Lorraine, 42 départements, des terres ouvrières. Des terres où le vote Mélenchon recule, dans les (anciens) bassins industriels.

C’est, d’après Elabe, pour JLM, 24% en agglo parisienne (+8 points comparé à 2017). Mais c’est 14% dans les communes entre 20 000 et 100.000 habitants (-7 points). C’est 20%, 23%, 27% chez les ouvriers, selon les instituts, mais c’est 42%, 36% , 35% chez Marine Le Pen. C’est, pour IPSOS, 14% chez des non-diplômés, BEP, CAP, et 26% chez les au moins bac +3.

Le constat est plus parlant, encore, avec l’analyse de « Cluster 17 » – qui a toujours placé Mélenchon assez haut. Chez les « révoltés », en gros les quartiers, JLM est à 79%. La même razzia, presque, chez les « multiculturalistes », féministes, antiracistes : 75%. A peine moins chez les « solidaires », syndiqués, petite fonction publique : 66%. Carton plein, dans tout ça. Les « progressistes », jeunesse diplômée, les urbains, se divisent, eux, entre un vote Macron (39%) et un vote Mélenchon (34%).

En revanche, là où ça peine, c’est chez les « Réfractaires » (16%), les « Euro-sceptiques » (22%), les « Sociaux-patriotes » (14%). Trois groupes que Jean-Yves Dormagen, sociologue, initiateur de la méthode, décrit comme « de gauche économique, ayant longtemps voté à gauche ». Trois groupes où Marine Le Pen domine désormais largement (53%, 58%, 52%). Les « fâchés pas fachos » ne viennent pas chez nous, nous ne servons pas de paratonnerre à leur colère.

A regarder ce tableau, on se dit que l’ « Union populaire » n’existe encore qu’à demi, fracturée. Un gros bout, un énorme bout, nous manque, pour qu’il y ait vraiment « Union ». Pour faire ce bloc historique, ce bloc populaire, majoritaire, qui fera basculer le pays, qui pourra bousculer les nantis.

Quel chemin demain ?

Cette « mauvaise nouvelle » (mais qui n’est pas neuve) attristera peut-être. Je la regarde, moi, comme une bonne nouvelle : elle ouvre la suite du chemin. Elle nous dit quoi faire, quoi tenter du moins, où jeter nos efforts. Et je vois, dans cette élection présidentielle, une autre bonne nouvelle : quand nous voulons, nous pouvons.

La France insoumise a voulu l’emporter dans les Outre-Mer, Jean-Luc Mélenchon a mené cette bataille : nous avons gagné. La France insoumise a voulu l’emporter dans les quartiers populaires, Jean-Luc Mélenchon a mené cette bataille : nous avons gagné. La France insoumise a voulu l’emporter dans la jeunesse écolo, Jean-Luc Mélenchon a mené cette bataille : nous avons gagné.

Ce scrutin, c’est la formidable démonstration d’une volonté, de la volonté d’un homme, de la volonté d’un groupe : nous pouvons faire l’Histoire, un peu au moins.

Camarades Insoumis, militants de l’Union populaire, citoyens de gauche, nous pourrions choisir de nous replier sur nos bastions, l’Île-de-France, la banlieue rouge, les métropoles – qui devraient, logiquement, pousser à l’Assemblée un quota de députés.

Nous pourrions simplement renforcer nos places fortes, avec, derrière, sinon une rente politique, du moins une zone de confort.

J’espère autre chose, bien sûr, que nous avancerons plus loin, ailleurs, sur des routes escarpées, des terrains plus hostiles. Que nous partirons à la reconquête des périphéries aphones, de la France des Gilets jaunes, qui se tournent très largement vers l’extrême droite. Ce sera beaucoup d’inconfort, de l’incertitude, des tensions : comment gagner les uns sans perdre les autres ? Mais c’est notre seule chance, je crois, de renverser la table, d’allier le bas, tout le bas, contre le haut, les gens, les gens dans leurs différences, les gens même dans leurs contradictions, contre les puissants de l’argent.

Que nous soyons forts, partout, confiants dans notre force, conscients de notre force, sûr de représenter le pays, tout le pays, et que ça change pour les caristes, qu’ils s’appellent Mohamed ou Gérard, pour les auxiliaires de vies, qu’elles s’appellent Aline ou Hayat, que ça change, surtout, pour les enfants de Mohamed, Gérard, Aline et Hayat.

Tenir les deux bouts

Voilà le choix devant nous.

Personnellement, j’ai déjà choisi, et depuis longtemps.

Pourquoi ai-je lancé Fakir, il y a 23 ans, en Picardie ? Parce qu’à l’époque, j’assistais dans ma ville à des délocalisations en série, parce qu’à l’époque, un Premier ministre socialiste n’osait plus prononcer le mot « ouvrier », parce que je voyais les gens de chez moi, de mon coin, crier leur colère avec Le Pen père.

Pourquoi je fais des articles sur le camping, des discours sur les clubs de foot, des films sur les auxiliaires de vie ? Pour donner à voir cette France-là, dans sa lumière aussi, pour la représenter.

Pourquoi je me suis engagé, quelle est ma ligne ? C’est d’être « l’anti-Terra Nova », ce think-tank « progressiste » qui en 2011 recommandait une « stratégie centrale “France de demain”, une stratégie centrée sur les valeurs », avec « 1. Les diplômés. 2. Les jeunes. 3. Les minorités ». Tandis que les ouvriers seraient abandonnés au Front national : « Le FN se pose en parti des classes populaires, et il sera difficile à contrer. » Inutile même d’essayer…

Nous devons essayer, encore.

Nous devons essayer, toujours.

C’est ma raison d’être, en politique du moins : tenir les deux bouts, les recoller, qu’aucun morceau de la France populaire ne soit oublié.

Ce fut ma raison d’être, durant la présidentielle, à ma mesure : ne pas négliger les banlieues, avec des meetings à Evry, à Choisy, aux Lilas, mais aussi, faire campagne à la campagne, dans une France plus reculée, à Carbonne, Aurillac, à Saint-Calais, Aubenas, etc. Et dire partout, dire aux uns, aux autres, que ce divorce doit cesser, dire à la Sarthe que « le premier désert médical de France, c’est la Seine-Saint-Denis », qu’ils ont les mêmes intérêts.

Ce sera ma raison d’être, à nouveau, durant ces législatives, dans les 84 communes de ma circonscription : faire l’union populaire des quartiers nord d’Amiens aux communes du Val-de-Nièvre, arracher pour de bon les « fâchés pas fachos », nettoyer « la couche ed’brin » et retrouver le fond rouge dessous.

Ce sera notre raison d’être, je le souhaite, une fois les larmes séchées, les plaies pansées, pas juste pour ici, pour tout le pays.

Et c’est comme ça, j’en suis convaincu, la chance existe, c’est comme ça qu’à la fin, c’est nous qu’on va gagner !