Mesdames et messieurs les ministres,

Voilà près de cinq ans que nous siégeons ici, et c’est aujourd’hui la dernière séance, la dernière question de notre groupe au gouvernement. C’est l’heure des comptes. Et ils sont clairs.

En 2017, nous prévenions les Français : Macron sera un « Robin des bois à l’envers », il va prendre aux pauvres pour donner aux riches. Tout l’a confirmé. Aux retraités, il a ponctionné de la CSG. Aux précaires, il a supprimé les contrats aidés. Aux locataires, il a réduit les aides au logement. Aux jeunes, aux étudiants, il n’a offert que les colis alimentaires.

Malgré les jolis discours, malgré les « il faudra se rappeler que le pays tout entier repose aujourd’hui sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal », Martine, aide à domicile, continue de travailler pour 683 € par mois. Hayat, accompagnante d’élèves en situation de handicap, pour 934 euros. Rien n’a changé, pour elles, pour eux sinon leurs APL un peu rabotées. Sinon l’inflation sur leur plein d’essence.

Et les milliards ? Les milliards économisés sur Martine, sur Hayat, où sont-ils partis ? A l’autre bout.

Alors qu’il n’était que candidat, en 2017, on tendait un chèque à Emmanuel Macron. « Quel sera le montant de vos cadeaux au CAC 40 ? » on lui demandait. Il refusait alors de répondre. Aujourd’hui, on sait.

Avec la fin de l’ISF, avec la flat tax, avec l’exit tax, avec les crédits d’impôts, avec la suppression "Brexit" de la taxe banquiers, avec la baisse des impôts de production, et idem pour l’impôt sur les sociétés… on a calculé. Aujourd’hui, c’est signé.

C’est 163 milliards. 163 milliards pour vos amis de Sanofi. 163 milliards pour McKinsey et compagnie. 163 milliards, un pognon de dingue qui ne vont pas à Martine, pas à Hayat. 163 milliards qui ne vont pas dans les écoles, qui ne vont pas dans les hôpitaux.

Alors cette fois, soyez francs : dites-nous combien. Combien votre candidat, combien le candidat Macron, combien prélèvera-t-il aux retraités, aux salariés, pour les donner aux firmes et aux actionnaires ?

Les couches sont rationnées dans les EHPAD. Les soignants sont rationnés dans les hôpitaux. Les salariés sont rationnés sur leur fiche de paie. Tout le pays se serre la ceinture.

Tout le pays ? Non. Tout le pays, sauf là-haut. Là-haut, c’est l’orgie.

Avec 135 milliards d’euros, indique Le Monde, « Les entreprises du Cac 40 annoncent des bénéfices record ». Mais qu’avez-vous à en dire, Mesdames et messieurs les ministres ? Rien.

Les prix du carburant, à la pompe, ont augmenté de moitié, ça pèse dans les budgets des Français. Et pendant ce temps, le cours en Bourse de Total a doublé, avec des profits jamais vus, jamais connus. Mais qu’avez-vous à en dire, mesdames et messieurs les ministres ? Rien.

Les grandes fortunes cachent des dizaines de milliards au Luxembourg. Mais qu’avez-vous à en dire mesdames et messieurs les ministres ? Rien.

D’après France Info, en cinq ans de Macron, les premières familles françaises ont quasiment triplé leurs fortunes. Triplé en cinq ans ! Mais qu’avez-vous à en dire mesdames et messieurs les ministres ? Rien.

« Ac-ti-on-naires… Di-vi-dendes… CAC qua-rante… » Allez, répétez après moi, Mesdames et Messieurs les ministres. « Ac-ti-on-naires… Di-vi-dendes… CAC qua-rante… » Je vous offre ce cours de lexique parce que, ces mots, vous ne les prononcez jamais. A croire qu’ils n’appartiennent pas à votre vocabulaire… Qu’ils ne figurent pas dans votre dictionnaire.

Votre silence signe votre complicité. Vous les couvrez. Ce sont vos financeurs, ce sont vos investisseurs. Et ils peuvent vous dire « bravo », vous dire « merci » : votre mission est accomplie. Votre mandat est réussi.
Alors, vous en pensez quoi, de cette orgie là-haut ?

Comme le déclarait Victor Hugo : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. »

"Quelle année !" C’est Challenges qui s'exclame : +300 milliards pour les 500 fortunes françaises, pour les super riches. Qui détiennent, désormais, 47% du PIB. Contre 6% il y a 25 ans. C'est le jackpot, en pleine crise sanitaire. Des chiffres qu'ils veulent taire.

Retrouvez le classement de l'année dernière : Allô Bernard !

L'article de Challenges : Malgré la pandémie, des riches encore plus riches

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Le BDR, en podcast

Bon, c’est un peu aride, chers collègues, votre littérature.

J’ai regardé, survolé ces rapports, plein de tableaux, de chiffres, de zéros, plein d’euros. Combien il reste d’oiseaux dans le ciel, de poissons dans les fleuves, de lombrics sous terre, nous l’ignorons. Rien sur le corail des océans, les abeilles, les ours blancs que nous massacrons comme des brigands.

Mais, je cite, les autorisations d’engagements pour la coordination de la politique européenne, nous le connaissons à l’euro près : 16 524 457 €.

Voilà le contrôle de l’État.

Le contrôle des euros – avec des tas d’organe pour ça, pour compter : la Cour des comptes, le Haut conseil aux finances publiques, le « Printemps de l’évaluation », ici, à l’Assemblée – un joli nom, mais qui n’évolue ni les hirondelles qui reviennent, ni les coquelicots qui éclosent, mais, je cite, la « mobilisation des crédits budgétaires » et, je cite toujours, les « répercussions budgétaires ». Voilà votre poésie.

On reste collés à l’origine du mot « contrôler », à son étymologie, dans l’ancien français : « Contre roller : vérifier des comptes en inscrivant sur un second registre. » Sept siècles plus tard, cette définition, étroite, étriquée, limitée, demeure la nôtre, voilà notre contrôle de l’État, de l’exécutif. Un contrôle des euros, sans social, sans environnement, sans morale. Nous sommes restés au Moyen-Âge budgétaire.

Enfin, regardons-les, ces comptes.

C'est avec hauteur et tambour et trompettes que l’Élysée claironnait ce été : le Plan serait de retour. Et on en aurait bien besoin, en effet, d'un plan, tant à force de confinement, déconfinement, reconfinement, notre pays semble aujourd'hui sans boussole, sans cap, sans capitaine, ou alors borgne, aveugle, le navire France emporté par les courants, flottant au gré des flots, à peine guidé au doigt mouillé. Mais que découvre-t-on, à lire vos rapports ?

Le Plan n'existe pas.

Le Plan n'existera pas, pas l'année prochaine, du moins.

Pas un rond ne lui est dédié.

En Sherlock Holmes ud Budget, Madame la rapporteur, intriguée, vous avez appelé le Premier ministre, son cabinet, qui vous a confirmé que, je cite, "il n'y a pas de crédits inscrits pour son fonctionnement".

Et je me suis demandé : qui viendra contrôler l’État, là ?

Qui viendra contrôler ces effets d'annonces, frauduleux, ces publicités mensongères ?

Et idem. Quand le président Macron lance "la Convention citoyenne pour le climat", cinq millions d'euros bel et bien inscrits cette fois, quand il s'engage à reprendre les propositions "sans filtre", qui vient contrôler l’État, le chef de l’État ? Personne, et ce sont les 144 citoyens eux-mêmes qui s'y collent, sans un euro, lançant un Observatoire des mesures : oublié "le moratoire sur la 5G, l'interdiction de nouveaux aéroports, la fin des liaisons aériennes intérieures"...

Quand, l'année d'avant, le même président Macron avait initié le Grand débat, 12 millions d'euros, une "concertation d'ampleur nationale", je cite, un "outil consultatif de sortie de crise", avec des cahiers de doléances à travers le pays, 16000 cahiers, jamais ouverts, jamais lus, jamais mis en ligne, pour finalement, à l'arrivée, n'en rien retenir, qui contrôle l’État et le chef de l’État ? Qui contrôle la confiance rompue ? Le lien qui se délite ?

Quand le 14 juillet le président assure que : "Nous sommes prêts. Nous sommes prêts pour la seconde vague. " Quand avant la rentrée le ministre de l’Éducation assure : "Les écoles sont prêtes." Quand le ministre de la Santé, la semaine dernière encore, à la Une des Échos, nous assure : "L'hôpital est prêt à faire face, la digue est solide", qui contrôle l’État ? Qui contrôle les fakenews ? Qui contrôle les lits dans les hôpitaux ? Les stocks de réactifs, d'hypnotiques, de vaccins ?

Qui contrôle le recrutement d'infirmiers, qui contrôle le moral des infirmières ?

Quand on "externalise", c'est le mot, les agents d'entretien, dans les hôpitaux, dans les tribunaux, dans les ministères, ici même à l'Assemblée, quand on les sous-traite et les maltraite, quand elles se lèvent en pleine nuit, journée hachée, journée coupée, pour moins que le Smic, qui contrôle l’État, qui en contrôle le coût, pour elles, pour leur santé, pour leurs familles ?

L'argent, oui, on le contrôle.

Les grandes personnes aiment les chiffres, explique Antoine de Saint-Exupéry au Petit prince. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous demandent jamais : "Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'il préfère ? Est-ce qu'il collectionne les papillons ?" Elles vous demandent : "Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ?" Alors seulement elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : "J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit...", elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. Il faut leur dire : "J'ai vu une maison de 100 000 francs." Alors elles s'écrient : "Comme c'est joli !"

Bon c'est notre dernier jour au bureau. La semaine prochaine on va être éclaté, on aura plus le droit de se retrouver donc on en profite. Je voudrais réagir à l'annonce comme quoi la Fnac et Darty pourront rester ouverts tandis que les petits librairies et je pense à la petite librairie du Labyrinthe, mon copain Philippe, quartier Saint-Leu à Amiens, eux c'est fermé. Parce que ça me paraît vraiment un fait symptomatique de ce nouveau confinement.

Évidemment il y a cette injustice d'abord entre les petits commerçants et avec le même délire d'Amazon qui va faire des profits colossaux, la Fnac et Darty qui appartiennent à des grands groupes tandis que les petits risquent de crever dans les centre-ville. C'est la première chose, une chose évidente, une injustice éclatante.

La deuxième chose, ce que ça dit sur le nouveau mode de confinement.La Fnac et Darty peuvent continuer à ouvrir parce qu'ils vendent des ordinateurs. Tandis que les libraires ne vendent que des livres. Ca veut dire quoi sur notre société vue par la Macronie ? Par la sart-up nation ? A l'ère du digital et du numérique où tu as des lignes budgétaires partout sur le sujet. Où Cap2022, c'est 100% des services publics en numérique.

Dans leur esprit, qu'ils veulent instiller dans l'esprit du pays, c'est que les ordinateurs, les disques durs, ce sont des besoins essentiels tandis que le livre c'est superficiel, secondaire, c'est pour le loisir. Alors que franchement je crois que le livre est un outil d'émancipation et de libération tandis que l'ordinateur peut être pour beaucoup un outil d'aliénation.

Mais ça dit quelque chose encore en-dessous, sur ce confinement, c'est la troisième chose. C'est que tout ce qui touche au travail c'est sacré désormais. Tu auras ton attestation, du moment que ton employeur il aura bien signé en bas tu pourras aller où tu veux quand tu veux. Parce que le travail on y touche pas. L'économie on y touche pas. La croissance on y touche pas. En revanche tout ce qui est de l'ordre du social, de l'amitié, de la culture et même de la famille, c'est tout c'est mort c'est terminé. Les parents ne pourront plus aller voir leurs enfants et on le dit même pas comme ça.

Dans le premier confinement il y avait plein de choses qui n'allaient pas. Mais il y avait un truc qui était clair : on coupait le travail en même temps qu'on coupait la famille. On coupait l'économie en même temps qu'on coupait la culture. Tout était coupé en même temps. Tandis que là le PIB c'est sacré et en revanche tout le reste s'est sacré. Je sais pas moi ça me met furieux.

Je ne sais pas ce que le pays va éprouver mais moi ça me rend furieux. Je vois tout ça dans ce petit fait que Darty et la Fnac vont pouvoir rester ouverts au nom de leur rayon informatique utile pour le télétravail tandis que ma petite librairie du Labyrinthe va devoir fermer parce qu'elle n'est pas productrice de PIB pour les télétravailleurs.

On arrête là parce que je dois préparer ma séance de cet après-midi sur l'agriculture. Après la culture l'agriculture. Et bon courage à tous parce que quel merdier !

Continuez d'utiliser votre téléphone tranquillement, Monsieur le Ministre. Me regardez pas. Me répondez pas. Voilà le mépris que vous avez, pas pour moi, je m'en fous, mais pour les millions de personnes qui souffrent depuis 30 ans des délocalisations pendant votre petite élite mène le pays à sa perte. Vous me prenez peut-être pour un zozo, à demander des mesures des protections pour notre industrie, nos emplois, la planète, à demander des taxes aux frontières, des barrières douanières, de quotas d'importations, mais vous, que proposez-vous ?, que répondez-vous ? Rien. Le néant. La nullité.

Parce que Macron l'avait promis, ce printemps : "Il faudra nous rappeler que notre pays repose tout entier sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal.". C'est dans le budget que ça doit se traduire, avec des sous. D'où le dépôt, par mon équipe, d'une centaine d'amendements, pour les caissières, les assistantes maternelles, les femmes de ménage, les auxiliaires de vie sociale…

Mais ramener la vie des gens dans l'hémicycle, c'est un sport de combat législatif…

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